René Guénon était-il réellement musulman ?

La question revient sans cesse, et elle est rarement innocente : beaucoup de lecteurs francophones sont venus à la métaphysique par Guénon, puis à l’islam par la métaphysique. Savoir ce qu’il en était de sa propre appartenance revient, pour eux, à tester la solidité du chemin qu’ils ont emprunté.

La réponse courte

Oui, et les faits ne sont pas discutés par les spécialistes, quelles que soient leurs sympathies. René Guénon est entré en islam au début des années 1910, il a été rattaché à une voie soufie shadhilie, il a vécu les vingt dernières années de sa vie au Caire, marié à une Égyptienne, sous le nom d’Abdel Wahid Yahia, et il y est mort et enterré en musulman. Ce qui prête à confusion, ce n’est pas sa vie : c’est son œuvre, qui ne se présente jamais comme une prédication.

Les faits, dans l’ordre

Né à Blois le 15 novembre 1886 dans une famille catholique, de formation scientifique puis diplômé de philosophie, il fréquente dans sa jeunesse les milieux occultistes parisiens, qu’il quittera avant de publier une critique sévère du néo-spiritualisme dans Le Théosophisme, en 1921, et L’Erreur spirite, en 1923.

C’est par le peintre suédois Ivan Aguéli, entré en islam sous le nom d’Abdul-Hadi, qu’il reçoit vers 1910-1912 un rattachement à une voie shadhilie, celle du cheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir, juriste malikite d’al-Azhar. Il ne s’agit pas d’une rencontre anecdotique : Guénon dédiera Le Symbolisme de la croix, paru en 1931, à la mémoire de ce cheikh, en le nommant explicitement. Son entrée en islam est communément datée de 1912, année où il épouse par ailleurs Berthe Loury, même si les travaux récents la ramènent plutôt à 1910-1911.

Il vit ensuite près de vingt ans en France, où il publie l’essentiel de son œuvre doctrinale, sans faire état publiquement de cette appartenance. En 1930, il part au Caire pour une mission de collecte de textes ésotériques soufis destinés à une collection d’édition ; le projet échoue au bout de trois mois, et il reste. Il épouse en 1934 Fatma, fille du cheikh Mohammad Ibrahim, avec qui il aura quatre enfants, obtient la nationalité égyptienne à la fin de sa vie, et meurt au Caire le 7 janvier 1951. Sur ces vingt années, les témoignages concordent : pratique régulière, vie musulmane ordinaire, correspondance abondante, collaboration au début des années 1930 à la presse arabophone du Caire sous son nom musulman.

Pourquoi le doute persiste malgré tout

Trois raisons, qui tiennent toutes à l’œuvre et non à l’homme.

  • Il n’écrit jamais en prédicateur. Ses livres s’adressent à un lectorat occidental et traitent aussi bien du Vedanta, du taoïsme, du christianisme médiéval ou du symbolisme des cathédrales. Un lecteur pressé en conclut qu’il se tient au-dessus des religions.
  • Il n’a pas fait de sa conversion un argument. Il considérait que l’appartenance d’un auteur ne prouve rien de la validité de ce qu’il expose, et il s’est tenu à cette règle avec une constance qui déroute.
  • Il emploie un vocabulaire de métaphysicien, pas de théologien. Là où un prédicateur appelle, il expose des principes.

Ce que l’œuvre dit vraiment, et qui va à l’inverse du syncrétisme

C’est le point le plus souvent inversé. Guénon affirme l’unité de principe des traditions, mais il a passé sa vie à refuser le mélange de leurs formes. Sa position est constante et explicite dans les Aperçus sur l’initiation et les textes qui les prolongent : on ne peut pas relever de deux traditions à la fois, on n’invente pas sa propre voie, et un rattachement effectif à une tradition régulière, avec ses rites et sa Loi, est la condition de tout le reste. Autrement dit, le lecteur qui se réclamerait de lui pour composer une religion personnelle prendrait exactement le contre-pied de ce qu’il enseigne.

Nous avons consacré un article distinct à la notion qui sert de socle à tout cela, « Qu’est-ce que la Tradition primordiale ? ».

Ce qu’il n’est pas, et qu’il n’a jamais prétendu être

Il faut le dire aussi nettement que le reste : René Guénon n’est pas un savant de l’islam. Il n’a rendu aucun avis juridique, il n’a formé aucun disciple à la manière d’un maître spirituel, et son autorité est d’ordre intellectuel, pas religieux. Fonder sa pratique sur ses livres serait une erreur de méthode, et vraisemblablement une erreur qu’il aurait lui-même dénoncée.

Sa fonction historique est ailleurs, et elle est considérable : il a rendu pensables, en français et pour des lecteurs qui n’avaient plus de vocabulaire pour cela, la métaphysique traditionnelle et la dimension intérieure des religions. Beaucoup sont entrés par cette porte. Une porte n’est pas une maison.

À retenir

  • Entrée en islam au début des années 1910, rattachement à une voie shadhilie par l’intermédiaire d’Ivan Aguéli.
  • Vingt ans au Caire, de mars 1930 à sa mort en janvier 1951, sous le nom d’Abdel Wahid Yahia.
  • Le doute vient de l’œuvre, qui n’est jamais une prédication, et non de la biographie.
  • Il condamne le mélange des formes traditionnelles : le lire comme un syncrétiste, c’est le lire à l’envers.
  • Autorité intellectuelle, pas religieuse : il n’est ni juriste ni maître spirituel.

À lire aussi : Qu’est-ce que la Tradition primordiale ? · René Guénon, témoin de la Tradition

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  • Cours n°53 « René Guénon » : l’homme, l’œuvre, sa fonction et ses limites.
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