Le soufisme est-il haram ? Est-ce une innovation (bid’a) ?

C’est sans doute la question la plus posée par ceux qui découvrent le soufisme, et elle mérite mieux qu’un slogan dans un sens ou dans l’autre. Elle engage une accusation grave : si le soufisme était une innovation étrangère à l’islam, aucun musulman sincère ne devrait s’en approcher.

La réponse courte

Le tasawwuf est le nom donné, après coup, à la dimension intérieure de l’islam : celle que le hadith de Jibril appelle l’ihsan, « adorer Dieu comme si tu Le voyais » (rapporté par Muslim). Le mot est apparu tardivement ; la réalité qu’il désigne est présente dès la Révélation. Pour en juger, il faut donc séparer la réalité désignée, le nom qui lui a été donné et les abus qui ont pu s’y greffer au fil des siècles.

Le mot est tardif, comme presque tous les mots des sciences islamiques

L’argument le plus répété est simple : le terme tasawwuf ne figure ni dans le Coran ni dans le hadith, donc le soufisme serait une invention. Mais ce critère, appliqué honnêtement, condamnerait presque toutes les sciences islamiques. Du vivant du Prophète, personne ne parlait de fiqh comme d’une discipline codifiée, ni de tajwid, ni de ’aqida, ni d’usul al-fiqh, ni de grammaire arabe. Ces sciences ont été nommées et mises en forme aux deuxième et troisième siècles de l’hégire, quand la communauté a eu besoin de préserver et de transmettre un savoir que les premières générations vivaient sans le théoriser.

Le tasawwuf a suivi exactement le même chemin. Ibn Khaldun, dans sa Muqaddima, le classe parmi les sciences religieuses nées dans la communauté et précise que son origine n’est autre que la manière de vivre des Compagnons et des premières générations : assiduité à l’adoration, détachement des ornements du monde, retrait vers Dieu. Quand cette ferveur a cessé d’aller de soi, ceux qui la maintenaient ont reçu un nom. La chose précède le mot. Si le caractère tardif d’un nom suffisait à rendre une discipline illicite, il faudrait rejeter le tajwid et le fiqh avec elle.

La chose précède le mot : dhikr, purification du cœur, ihsan

Le programme du tasawwuf tient dans trois notions, et les trois sont dans les textes.

  • Le dhikr, l’invocation : « Ô vous qui croyez, invoquez Dieu d’une invocation abondante » (Coran 33:41) ; « N’est-ce pas par l’évocation de Dieu que s’apaisent les cœurs ? » (Coran 13:28).
  • La purification de l’âme (tazkiya) : « A réussi celui qui la purifie, et a échoué celui qui la corrompt » (Coran 91:9-10). Purifier le cœur de l’orgueil, de l’envie, de l’attachement exclusif au monde, c’est l’objet propre du tasawwuf.
  • L’ihsan enfin. Dans le hadith de Jibril, l’ange interroge le Prophète sur l’islam, la foi (iman), puis l’excellence (ihsan) : « que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit ». Le tasawwuf s’est toujours présenté comme la science de ce troisième degré.

On peut ajouter le hadith qudsi rapporté par al-Bukhari, où Dieu dit : « Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi par les œuvres surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime ». Ce rapprochement progressif par la pratique est ce que le soufisme organise et transmet.

Qu’est-ce qu’une bid’a, au juste ?

Le Prophète a averti : « quiconque introduit dans notre affaire ce qui n’en fait pas partie, cela est rejeté » (rapporté par al-Bukhari et Muslim). Les savants n’ont jamais compris ce texte comme une interdiction de toute nouveauté : sinon, il faudrait condamner la compilation du Coran en un seul volume, les écoles juridiques ou les recueils de hadiths, tous postérieurs au Prophète. Ce qui est visé, c’est l’introduction dans la religion d’un contenu qui la contredit ou prétend la compléter.

Une parole célèbre attribuée à l’imam al-Shafi’i distingue ainsi l’innovation blâmable, celle qui contrevient au Livre, à la Sunna ou au consensus, de la nouveauté louable qui n’y contrevient pas. Le critère n’est donc pas la date d’apparition d’un mot, mais la conformité d’un contenu. La question honnête devient : ce que fait et enseigne le soufisme est-il conforme au Coran et à la Sunna ? Pour tout ce qui précède (dhikr, purification, recherche de l’ihsan), la réponse est dans les textes eux-mêmes.

Les maîtres du soufisme condamnent eux-mêmes ce qui contredit la Loi

Ce point passe presque toujours à la trappe. Les grandes figures du tasawwuf n’ont cessé de rappeler que la voie est verrouillée pour qui s’écarte du Livre et de la Sunna. On attribue à Junayd de Bagdad, référence majeure des premiers siècles, l’affirmation que cette science est entièrement liée au Coran et à la Sunna et que nul n’y accède sans eux. Al-Ghazali, juriste et théologien avant d’être spirituel, a consacré son Ihya ’ulum al-din à réunir la Loi et la vie intérieure, non à les opposer.

Quant aux dérives réelles qui existent ici ou là (charlatanisme, pratiques populaires sans fondement, abandon des obligations au prétexte de l’amour de Dieu), elles sont condamnées d’abord par les maîtres soufis eux-mêmes, avec plus de sévérité que par leurs détracteurs. Confondre la voie avec ses contrefaçons, c’est comme juger la médecine sur les faux médecins.

À retenir

  • Le mot tasawwuf est tardif, comme fiqh, tajwid ou ’aqida : les sciences islamiques ont toutes été nommées après coup.
  • La réalité désignée est coranique et prophétique : dhikr, purification du cœur, ihsan.
  • La bid’a blâmable se juge à la conformité du contenu, pas à la date d’apparition du nom.
  • Le soufisme authentique s’adosse au Livre et à la Sunna, et condamne lui-même ses contrefaçons.

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