La crainte est compréhensible : personne ne veut entrer sans le savoir dans une autre confession que la sienne. La réponse est simple, et l’histoire suffit à l’établir.
La réponse courte
Le soufisme n’est pas une confession : c’est la dimension intérieure de l’islam, et il ne se situe donc pas sur le même plan que le sunnisme ou le chiisme, qui sont des ensembles de doctrine et de droit. Historiquement, en revanche, la réponse est nette : le tasawwuf s’est constitué et déployé pour l’essentiel en milieu sunnite, et toutes les grandes confréries qui existent aujourd’hui (Qadiriyya, Shadhiliyya, Naqshbandiyya, Mawlawiyya, Tijaniyya) sont sunnites. Le monde chiite possède sa propre tradition spirituelle, l’irfan, qui est un courant distinct avec ses propres références. S’engager dans une voie soufie classique, c’est donc rester pleinement dans l’islam sunnite.
Ce que disent les chaînes de transmission
Chaque voie soufie s’appuie sur une silsila : une chaîne ininterrompue de maîtres qui remonte, de personne à personne, jusqu’au Prophète, exactement comme un hadith remonte à lui par ses transmetteurs. Or ces chaînes passent par les Compagnons que le sunnisme vénère au premier rang : la Naqshbandiyya fait remonter la sienne par Abu Bakr al-Siddiq, premier calife ; la plupart des autres voies passent par ’Ali ibn Abi Talib.
C’est ce dernier point qui nourrit la confusion : ’Ali étant central dans le chiisme, certains en concluent que les voies qui passent par lui seraient chiites. C’est oublier que ’Ali est aussi, pour les sunnites, le quatrième calife bien guidé, le cousin et gendre du Prophète, l’un des dix promis au Paradis. Sa présence dans une chaîne de transmission ne fait pas plus d’une voie soufie une voie chiite que sa place dans les recueils de hadiths sunnites ne fait de ces recueils des ouvrages chiites. La révérence pour la famille du Prophète (ahl al-bayt) est commune aux deux mondes.
Les premiers grands noms : tous en terre sunnite
L’histoire est ici sans ambiguïté. Les figures fondatrices du tasawwuf ont vécu au cœur des grandes cités sunnites et à l’intérieur des écoles juridiques sunnites.
- Hasan al-Basri (mort en 728), à Bassora, référence de toutes les générations suivantes en matière de scrupule et de renoncement.
- Junayd de Bagdad (mort en 911), surnommé le maître de la voie sobre, dont l’autorité est revendiquée par la quasi-totalité des voies ultérieures.
- Al-Ghazali (mort en 1111), juriste shafiite et théologien ash’arite, qui a donné au tasawwuf sa place dans l’édifice des sciences sunnites.
- ’Abd al-Qadir al-Jilani (mort en 1166), prédicateur et juriste hanbalite de Bagdad, fondateur éponyme de la Qadiriyya.
- Jalal al-Din Rumi (mort en 1273), juriste hanafite de Konya avant d’être le poète que l’on connaît.
Détail qui compte : ces hommes étaient juristes, prédicateurs ou enseignants dans les écoles sunnites (hanafite, malikite, shafiite, hanbalite). Le tasawwuf classique s’est toujours vécu à l’intérieur de ce cadre.
Les grandes confréries et leur ancrage
Les voies qui structurent aujourd’hui le soufisme mondial confirment le tableau. La Qadiriyya et la Shadhiliyya rayonnent du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au Proche-Orient ; la Naqshbandiyya couvre l’Asie centrale, la Turquie et le sous-continent indien ; la Mawlawiyya est née en Anatolie ; la Tijaniyya irrigue l’Afrique de l’Ouest. Toutes sont nées en milieu sunnite, toutes y sont restées, et leurs disciples suivent les écoles juridiques sunnites de leurs régions.
Et du côté chiite ?
Le monde chiite n’est pas dépourvu de vie spirituelle, mais elle s’y est développée sous une autre forme et sous un autre nom : l’irfan, la gnose, cultivée notamment dans les milieux savants d’Iran, avec ses propres textes et ses propres chaînes. Quelques ordres organisés se rattachent au chiisme, principalement en Iran. Ils sont l’exception qui confirme la géographie d’ensemble : celui qui rejoint l’une des grandes voies classiques citées plus haut n’entre en rien dans le chiisme.
À retenir
- Le soufisme est une dimension de l’islam, pas une confession concurrente du sunnisme ou du chiisme.
- Les chaînes de transmission passent par Abu Bakr ou par ’Ali, deux figures pleinement vénérées par le sunnisme.
- Les fondateurs du tasawwuf étaient juristes et enseignants dans les écoles sunnites.
- Toutes les grandes confréries actuelles sont sunnites ; la spiritualité chiite (irfan) est une tradition distincte.
Pour aller plus loin avec Eliksir Formation
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- Cours n°39 « Les premiers grands noms » : les figures fondatrices du tasawwuf, leur époque, leurs villes et leur ancrage dans les sciences islamiques.
- Cours n°41 « Naqshbandiya Shadhiliya » : deux grandes voies vivantes, leurs chaînes de transmission et leurs méthodes.
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