Quelle différence entre un soufi et un musulman ordinaire ?

Beaucoup de ceux qui découvrent le soufisme se heurtent à cette question avant toutes les autres, et elle est plus embarrassante qu’elle n’en a l’air. Faut-il devenir autre chose que ce que l’on est déjà ? Y aurait-il deux islams, l’un pour la masse et l’autre pour une élite ? La réponse engage la façon même dont on comprend la religion.

La réponse courte

Un soufi n’est pas autre chose qu’un musulman. Il n’a pas d’obligations supplémentaires, pas de livre à part, pas de prière différente. Ce qui le distingue tient en une phrase : il travaille de façon explicite et méthodique le troisième degré de la religion, celui que le hadith de Jibril appelle l’ihsan. Là où un autre s’acquitte de ce qui est dû, il cherche en plus la qualité intérieure de ce qu’il accomplit. La différence n’est pas de nature, elle est de degré et d’attention.

Les trois degrés du hadith de Jibril

Le hadith rapporté par al-Bukhari et Muslim, ici dans la version de Muslim d’après ’Umar, est le texte fondateur de toute la question. Un homme inconnu vient interroger le Prophète devant ses Compagnons et pose trois questions successives. Sur l’islam : la profession de foi, la prière, l’aumône légale, le jeûne, le pèlerinage. Sur la foi, l’iman : croire en Dieu, en Ses anges, en Ses livres, en Ses messagers, au Jour dernier, au décret. Sur l’excellence enfin, l’ihsan : « que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » Le Prophète dira ensuite que cet homme était l’ange Jibril, venu enseigner la religion aux croyants.

Le texte dessine ainsi trois cercles emboîtés, et non trois religions. Le premier concerne les actes, le deuxième les convictions, le troisième la qualité de présence avec laquelle on tient les deux premiers. Les sciences islamiques se sont réparties selon ce découpage : le fiqh a pris en charge les actes, la ’aqida les convictions, le tasawwuf le troisième degré. Aucune de ces disciplines n’est facultative dans son ordre propre, et aucune ne dispense des autres.

Le mot « soufi » ne désigne pas un statut que l’on s’attribue

Le vocabulaire est ici une source de malentendus. Le tasawwuf est le nom d’une science ; le mot soufi, dans la langue des premiers maîtres, ne désignait pas celui qui s’inscrit à cette science mais celui qui en a atteint le terme. Le cheminant, lui, se disait murid, celui qui veut, ou faqir, le pauvre devant Dieu. C’est une distinction de pudeur, pas de vocabulaire : on ne se déclare pas parvenu, on se déclare en route.

Le terme lui-même est apparu tardivement, comme fiqh, tajwid ou ’aqida, et cette apparition tardive n’a jamais suffi à disqualifier la chose qu’il désigne. Nous avons traité cette objection séparément dans notre article « Le soufisme est-il haram ? Est-ce une innovation (bid’a) ? ».

Ce qui change concrètement dans une journée

La différence ne se voit pas dans ce qui est ajouté à la religion, mais dans ce qui est ajouté à l’attention. Un cheminant tient en général quatre appuis, tous attestés dans la tradition.

  • Un dhikr régulier, une invocation tenue chaque jour à heure fixe, en plus des prières obligatoires : « invoquez Dieu d’une invocation abondante » (Coran 33:41).
  • La muhasaba, l’examen de conscience quotidien : regarder ce que la journée a produit de bien et de mal, sans complaisance ni découragement.
  • La vigilance sur les maladies du cœur, orgueil, envie, ostentation, rancune, que la Loi ne sanctionne pas en justice mais que le Coran nomme et condamne.
  • La suhba, le compagnonnage : ne pas cheminer seul, être accompagné par plus avancé que soi et rester dans une communauté.

Rien dans cette liste ne remplace la prière, le jeûne ou le licite et l’illicite. Tout y est second par rapport aux obligations, et la tradition est unanime : ce qui est surérogatoire ne rattrape jamais ce qui est obligatoire.

Ce qui ne change pas, et ne doit jamais changer

Le soufisme n’accorde aucune dispense. Les cinq prières restent les cinq prières, le licite reste licite, l’illicite reste illicite. Une voie qui laisserait entendre qu’un degré spirituel élevé libère de la Loi se disqualifierait aussitôt, et les maîtres l’ont dit avec une sévérité que leurs détracteurs n’atteignent pas toujours.

Il n’existe pas davantage de caste. Le critère de valeur devant Dieu ne dépend ni d’un rattachement ni d’un titre : « le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux d’entre vous » (Coran 49:13). Un musulman qui prie, travaille, élève ses enfants et tient sa langue peut se trouver plus près de l’ihsan que tel autre qui en récite la théorie.

Faut-il donc « devenir » soufi ?

La question est mal posée, et c’est précisément ce qui la rend difficile. On ne devient pas soufi comme on change de camp : on approfondit ce que l’on est déjà. Le vocabulaire, les confréries, les maîtres, les méthodes viennent ensuite, s’ils viennent. Beaucoup ont cheminé toute leur vie sans jamais porter ce nom, et c’est sans doute le meilleur signe qu’il n’est pas un but.

Ce qui se décide, en revanche, c’est le niveau d’exigence que l’on accepte de porter sur sa propre vie intérieure. Cette décision-là ne demande l’autorisation de personne.

À retenir

  • Le soufi n’a pas d’obligations différentes : il travaille explicitement le troisième degré du hadith de Jibril, l’ihsan.
  • Islam, iman, ihsan sont trois cercles emboîtés, pas trois religions ni trois niveaux de dignité.
  • Chez les premiers maîtres, « soufi » désigne celui qui est parvenu ; le cheminant se dit murid ou faqir.
  • Aucune dispense, aucune caste : la Loi reste entière et le critère de valeur reste la piété.

À lire aussi : Le soufisme est-il haram (une bid’a) ?

Pour aller plus loin avec Eliksir Formation

La thématique Soufisme d’Eliksir Formation compte 53 cours, qui reprennent ces questions une à une. Deux d’entre eux répondent directement à celle traitée ici :

  • Cours n°2 « Définition des mots soufisme et soufi » : ce que les mots désignent exactement, d’où ils viennent et ce qu’ils n’ont jamais voulu dire.
  • Cours n°1 « Introduction » : la place du tasawwuf dans l’ensemble des sciences islamiques, et ce qu’il vient traiter que les autres ne traitent pas.

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