La question se pose presque toujours dans le même ordre : on découvre un auteur qui répond à des interrogations que personne d’autre ne semble prendre au sérieux, on se met à le lire, puis on tombe sur une accusation de kufr et l’on se demande si l’on ne s’est pas exposé sans le savoir.
La réponse courte
La controverse est réelle, elle est ancienne de sept siècles, et elle n’a jamais été tranchée par un consensus. Des savants majeurs l’ont attaqué, d’autres tout aussi majeurs l’ont défendu, et une position intermédiaire s’est imposée chez beaucoup : reconnaître le rang de l’homme tout en réservant ses livres à des lecteurs formés. Un lecteur prudent peut donc l’approcher, à condition de savoir précisément sur quoi porte le différend.
Qui est Ibn Arabî
Né à Murcie en 1165, formé en Andalousie, il rencontre dans sa jeunesse le philosophe Averroès à Cordoue, épisode qu’il raconte lui-même et qui est resté célèbre. Il voyage ensuite au Maghreb puis en Orient, accomplit le pèlerinage, et meurt à Damas en 1240, où sa tombe est toujours un lieu de visite.
Son œuvre est immense. Deux titres dominent : al-Futûhât al-makkiyya, somme de plusieurs milliers de pages, et Fusûs al-hikam, bref, dense, et de très loin le plus discuté. Ses partisans l’ont surnommé al-Shaykh al-Akbar, le plus grand des maîtres, d’où le nom de l’école akbarienne.
Sur quoi porte exactement l’accusation
Quatre griefs, distincts, que l’on confond souvent.
- La doctrine de l’unicité de l’Être, lue comme un panthéisme. C’est le grief le plus répandu et le plus mal posé ; nous lui avons consacré un article entier, « Wahdat al-wujûd, est-ce du panthéisme déguisé ? ».
- Des passages précis des Fusûs, notamment sur le sort de Pharaon, lus comme contredisant des versets explicites du Coran.
- La source revendiquée de son savoir : le dévoilement, kashf, et des rencontres visionnaires. Un juriste ne peut pas accepter comme preuve ce qui ne se vérifie pas.
- Le style : paradoxes, formules à double entente, énoncés qui appellent une clé que le texte ne donne pas toujours. Ce langage a produit autant de contresens que de vocations.
Les critiques, et ce qu’elles valent
Ibn Taymiyya, mort en 1328, est le contradicteur le plus systématique : sa critique est argumentée, nourrie de citations, et elle a structuré toute l’opposition ultérieure. Al-Dhahabi exprime de fortes réserves. Au XVe siècle, al-Biqa’i consacre à la question un réquisitoire entier, dont le titre appelle explicitement à le déclarer mécréant.
Ces critiques ne sont pas des rumeurs et il serait malhonnête de les balayer. Elles posent une vraie question de méthode : que faire d’un auteur dont certains énoncés, pris à la lettre, contredisent des textes clairs ?
Les défenseurs, et leurs arguments
Ils sont aussi nombreux et aussi qualifiés. Al-Suyuti, l’un des savants les plus prolifiques de son époque, répond directement au réquisitoire d’al-Biqa’i par un opuscule de défense. Ibn Hajar al-Haytami adopte une position de prudence favorable. Leurs arguments sont de trois ordres.
- L’interpolation : plusieurs passages litigieux seraient des ajouts tardifs dans les manuscrits. L’argument est ancien, sérieux, et difficile à trancher définitivement.
- Le langage des états : un homme qui écrit depuis une expérience intérieure emploie des formules que le lecteur ordinaire comprend de travers. Juger un tel texte à la lettre reviendrait à condamner par avance toute la littérature spirituelle.
- La gravité du takfir : déclarer mécréant un musulman qui professe l’unicité divine et qui a passé sa vie à commenter le Coran engage celui qui le déclare. Le hadith rapporté par al-Bukhari et Muslim est explicite sur le retour de l’accusation contre son auteur lorsqu’elle est infondée.
La position médiane, et pourquoi elle tient
Beaucoup de savants ont fini par adopter une ligne simple : on ne prononce pas de jugement sur l’homme, dont le rang relève de Dieu seul, et on ne met pas ses livres entre toutes les mains. Cette position paraît inconfortable ; elle est en réalité la plus cohérente avec l’état réel du dossier, où l’on dispose de textes ambigus, d’une tradition manuscrite discutée et de témoignages contradictoires.
Elle a aussi un mérite pratique : elle protège le lecteur sans exiger de lui qu’il tranche une question que des générations de savants n’ont pas tranchée.
Ce que cela change pour vous, concrètement
On ne commence pas par les Fusûs. Personne n’a jamais eu besoin d’Ibn Arabî pour prier, se corriger et cheminer, et aucune voie sérieuse n’en fait un passage obligé. Si l’auteur vous attire, la manière raisonnable est de vous former d’abord au vocabulaire et aux principes, de le lire ensuite avec un commentaire et un accompagnement, et de suspendre votre jugement sur ce que vous ne comprenez pas plutôt que de trancher dans un sens ou dans l’autre.
Quant à la question de savoir si vous vous exposez en le lisant : lire un auteur controversé n’a jamais fait sortir personne de l’islam. Lui attribuer ce qu’il n’a pas dit, dans un sens comme dans l’autre, est en revanche une faute contre la vérité.
À retenir
- La controverse est ancienne, argumentée des deux côtés, et jamais close par un consensus.
- Quatre griefs distincts : l’unicité de l’Être, des passages précis des Fusûs, le dévoilement comme source, le style paradoxal.
- Ibn Taymiyya et al-Biqa’i à charge ; al-Suyuti et Ibn Hajar al-Haytami à décharge.
- La position médiane, majoritaire : ne pas juger l’homme, ne pas mettre ses livres entre toutes les mains.
- Aucune voie sérieuse ne fait de sa lecture un passage obligé.
À lire aussi : Wahdat al-wujûd, est-ce du panthéisme déguisé ?
Pour aller plus loin avec Eliksir Formation
La thématique Soufisme d’Eliksir Formation compte 53 cours, qui reprennent ces questions une à une. Deux d’entre eux répondent directement à celle traitée ici :
- Cours n°42 « Ibn Arabi al-Akbariya » : l’homme, l’œuvre, l’école qui s’en réclame et la controverse qui l’accompagne.
- Cours n°46 « Chiblî Hallâj Nûrî » : les grandes figures dont les paroles ont scandalisé, et comment la tradition les a lues.
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