L’objection est ancienne, sérieuse, et elle arrête net les lecteurs les plus rigoureux, ceux-là mêmes que la doctrine intéresse le plus. Si l’unicité de l’Être revenait à dire que tout est Dieu, alors le tasawwuf contredirait le premier mot de la profession de foi et il n’y aurait plus rien à discuter.
La réponse courte
Non, à condition de prendre les termes au sérieux. Le panthéisme affirme que le monde est Dieu : il divinise la création. La wahdat al-wujûd affirme que rien ne possède l’être en propre hors de Dieu : elle retire au monde toute consistance autonome. Les deux propositions ne se ressemblent que dans le résumé qu’en font ceux qui ne les ont pas lues. Sur le statut du monde, elles disent exactement l’inverse.
L’expression n’est pas d’Ibn Arabî
Premier malentendu, et il est philologique. Ibn Arabî, à qui la doctrine est attribuée, n’emploie pas « wahdat al-wujûd » comme un slogan doctrinal. L’expression s’est imposée après lui, forgée dans le cercle de ses commentateurs et surtout reprise par ses adversaires comme étiquette polémique commode.
Son vocabulaire à lui est autre : il parle de tajallî, la manifestation, de a’yân thâbita, les essences immuables, de degrés de l’Être. Discuter l’expression sans lire ce qu’elle est censée résumer revient à juger un livre sur le titre qu’un tiers lui a donné.
Ce que le soufisme refuse explicitement
Deux notions ont toujours été rejetées par les maîtres, et elles recouvrent précisément ce que l’objection de panthéisme leur impute.
- Le hulûl, l’infusion ou l’incarnation : l’idée que Dieu résiderait dans une créature. Rejetée sans ambiguïté.
- L’ittihâd, la fusion : l’idée que la créature deviendrait Dieu, ou se confondrait avec Lui. Rejetée de la même manière.
Al-Junayd, al-Qushayri dans sa Risala, al-Ghazali après eux tiennent tous la même ligne : l’extinction dont parlent les spirituels, le fanâ’, est l’extinction de la conscience que le serviteur a de lui-même, jamais une transformation de sa nature. Le serviteur reste serviteur, le Seigneur reste Seigneur. Le verset qui gouverne tout l’édifice n’a jamais été mis de côté : « Rien ne Lui est semblable » (Coran 42:11).
Les versets sur lesquels la doctrine s’appuie
La position n’est pas une spéculation hors-sol ; elle se construit sur des textes que tout musulman récite.
- « Il est le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché » (Coran 57:3).
- « Toute chose périra, sauf Sa Face » (Coran 28:88).
- « Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu » (Coran 2:115).
- « Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire » (Coran 50:16).
La lecture qu’en fait Ibn Arabî tient la transcendance et la proximité ensemble, sans sacrifier l’une à l’autre : affirmer seulement la transcendance rendrait ces versets inintelligibles, affirmer seulement la proximité verserait effectivement dans la confusion. Toute la difficulté de sa doctrine, et toute la raison des malentendus, tient dans ce refus de choisir.
Un désaccord interne à la tradition, et non un procès en mécréance
Il serait malhonnête de présenter la question comme close. Une autre formulation s’impose par ailleurs, la wahdat al-shuhûd, l’unicité du témoignage, que l’on associe à Ahmad Sirhindi, mort en Inde en 1624 : l’unité perçue serait un état du contemplant, non un énoncé sur la structure de l’être. Le débat entre les deux positions a occupé des générations de savants, et il est resté un débat de spécialistes à l’intérieur de la tradition, non un partage entre l’islam et autre chose.
Les critiques d’Ibn Taymiyya, elles, ne sont pas de cet ordre : elles portent sur la formule même, qu’il tient pour incompatible avec le tawhid, et il est allé jusqu’à déclarer Ibn Arabî mécréant. D’autres réserves, internes à la tradition, visent plutôt les usages que la formule autorise chez les mal préparés, et celles-là rejoignent une inquiétude que les maîtres soufis exprimaient déjà. Nous détaillons la controverse dans notre article « Pourquoi accuse-t-on Ibn Arabî de mécréance ? ».
Le vrai risque, et la règle qui en découle
Le danger n’est pas théorique. Une formule de ce niveau, reçue sans formation, produit deux effets prévisibles : la confusion intellectuelle, puis la licence morale, sous la forme du raisonnement « si tout est Dieu, plus rien n’est interdit ». Des égarés l’ont tenu, et ils ont fait beaucoup de tort à ceux qu’ils prétendaient suivre.
De là une règle constante de la tradition : ces questions ne s’enseignent pas en premier, et pas à tout le monde. On commence par la Loi, la purification du caractère et la pratique régulière. La doctrine de l’Être vient après, si elle vient, et toujours encadrée. Ce n’est pas un ésotérisme de cénacle, c’est une précaution pédagogique élémentaire, du même ordre que celle qui empêche de commencer la médecine par la chirurgie.
À retenir
- Le panthéisme divinise le monde ; la wahdat al-wujûd lui refuse tout être propre : les deux thèses s’opposent.
- L’expression est postérieure à Ibn Arabî et a surtout été popularisée par ses adversaires.
- Hulûl et ittihâd, incarnation et fusion, sont explicitement rejetés par les maîtres ; « Rien ne Lui est semblable » (42:11) n’est jamais suspendu.
- La wahdat al-shuhûd, associée à Ahmad Sirhindi, est une reformulation interne à la tradition, pas une excommunication.
- La règle pédagogique est constante : la Loi et le caractère d’abord, la doctrine de l’Être ensuite et encadrée.
À lire aussi : Pourquoi accuse-t-on Ibn Arabî de mécréance ?
Pour aller plus loin avec Eliksir Formation
La thématique Soufisme d’Eliksir Formation compte 53 cours, qui reprennent ces questions une à une. Deux d’entre eux répondent directement à celle traitée ici :
- Cours n°8 « L’unicité de l’être Wahdat al wujûd » : ce que la formule dit exactement, ce qu’elle ne dit pas, et l’histoire de sa réception.
- Cours n°9 « Omniprésence divine » : les versets de la proximité et leur lecture traditionnelle, sans confusion entre le Créateur et la créature.
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